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Le Système Duel Iranien : Oligarchie au Sommet, Kleptocratie en Dessous

Une analyse approfondie des structures de pouvoir, de la mainmise économique et des fractures sociales en Iran.

Par Erfan Fard, analyste du contre-terrorisme et chercheur spécialiste du Moyen-Orient basé à Washington, avec une expertise particulière sur l’Iran, le terrorisme islamique et les conflits ethniques dans la région. Son père, sa mère et ses deux frères vivent en Iran. Son dernier ouvrage, « Le Shabbat noir », a été publié aux États-Unis. Vous pouvez le suivre sur erfanfard.com et sur X @EQFARD ou www.ErfanFard.com.

19 avril 2026

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Texte en anglais ci-dessous

L’Iran se trouve à la croisée des chemins après les affrontements sanglants de janvier 2026 et le fragile cessez-le-feu qui a suivi la guerre de 40 jours entre Israël, les États-Unis et la République islamique. Il ne peut plus être qualifié d’État idéologique classique. Au lieu de cela, le régime fonctionne de plus en plus comme un système hybride mêlant oligarchie politico-sécuritaire et kleptocratie économique, où le pouvoir, la richesse et la prise de décision sont concentrés au sein d'un réseau complexe et largement opaque.

Dans une telle structure, comparable à une junte mafieuse, le gouvernement n'agit pas uniquement par le biais de l'idéologie shiite, mais se nourrit des liens entre les institutions sécuritaires, les centres politiques et les intérêts économiques; un réseau où la frontière entre État, pouvoir et richesse s'estompe. Un cercle d'initiés du régime, qui profitent de sa survie, est profondément enraciné en son sein.

En Iran, certains critiques du système en place et partisans d'un changement de régime ont surnommé Mojtaba Khamenei « Moosh Tabah ». Cette expression relève davantage d'un jeu de mots politique que d'une association littérale. Le nom « Mojtaba » signifie en arabe et en persan « l'élu » ou « le sélectionné », et revêt également une signification particulière dans la tradition religieuse shiite. Après les troubles terroristes perpétrés par Khomeiny et son entourage en 1979, la structure du pouvoir en Iran s'est progressivement transformée d'un système révolutionnaire en un ordre plus complexe, à plusieurs niveaux et s'apparentant à un système mafieux. Cette structure, loin d'être une république, ressemble aux califats islamiques des 1400 dernières années, où les institutions idéologiques, sécuritaires et économiques étaient de plus en plus imbriquées.

Dans ce contexte, le concept de kleptocratie  permet d'expliquer une partie de la réalité économique iranienne : les ressources publiques, les grands projets et les flux financiers circulent dans l'orbite d'institutions liées au pouvoir, et la frontière entre économie d'État et intérêts particuliers s'estompe.

Parallèlement à cet effondrement économique, les institutions sécuritaires, à plusieurs niveaux, ont progressivement étendu leur champ d'action traditionnel pour devenir les principaux acteurs de la mafia économique et politique. La politique iranienne est ainsi gérée selon des principes tribaux. Cette imbrication des sphères sécuritaire, politique et économique est l'une des caractéristiques majeures de la structure actuelle du pouvoir en Iran. Dans un tel système, le pouvoir ne se définit pas uniquement au niveau de l'État officiel, mais se répartit au sein d'un vaste réseau d'institutions parallèles, de cercles sécuritaires et de centres économiques affiliés ; un réseau qui, dans les faits, forme une oligarchie restreinte mais puissante. Pour cette structure mafieuse, l'Iran et les Iraniens sont les derniers de ses soucis, car elle ne se préoccupe que de sa propre survie. Et pour assurer sa survie, elle ne recule devant aucun crime.

Fracture sociale, crise de légitimité et changement générationnel

Parallèlement à la transformation structurelle du pouvoir et à la formation d'une oligarchie politico-sécuritaire, l'Iran est également confronté à une fracture plus profonde et peut-être plus décisive : celle qui oppose la société au système en place ; une autorité dominante, oppressive et pilleuse qui a occupé l'Iran, a réprimé la société pour préserver son pouvoir et ses richesses, et l'a pillé et vendu aux enchères pour étendre son idéologie destructrice.

Cette fracture n'est pas seulement politique, mais aussi sociale, générationnelle, voire culturelle. Une part importante de la société iranienne, notamment la jeune génération, a une expérience et une perception du pouvoir, de la religion et de la gouvernance différentes de celles de la génération révolutionnaire de 1979. Cette différence tangible s'est progressivement muée en un fossé structurel dans la compréhension de la légitimité politique. L'idéologie au pouvoir apparaît, aux yeux de la jeune génération, vide de sens, néfaste et déconnectée de la réalité iranienne.

Dans ce contexte turbulent, la question du droit est devenue un point central de crise en Iran. De nombreux analystes estiment qu'aujourd'hui, dans l'Iran, non seulement la compétition politique est restreinte, mais le concept même de droit comme cadre neutre et universel s'est affaibli, au point que la confiance du public envers les institutions officielles a diminué et qu'un fossé s'est creusé entre la société et le système juridique.

Parallèlement, une partie de la jeune génération iranienne affiche des perspectives différentes quant à l'avenir politique du pays. Cette génération, qui a grandi dans un contexte radicalement différent de celui de la génération révolutionnaire, est moins influencée par le discours idéologique traditionnel et l'appareil de propagande, et davantage tournée vers des concepts tels que l'identité nationale, la stabilité et le changement structurel.

Dans ce contexte, des noms comme celui du prince héritier Reza Pahlavi sont également évoqués dans le discours iranien et international comme symboles d'un possible changement ou d'une transition politique; bien que les évaluations concernant son rôle et son niveau d'influence ne soient ni unifiées ni concluantes. Mais avec lui, on recherche la fierté et l'identité iraniennes d'avant 1979. Et progressivement, pour la jeune génération, vivre sous le joug d'un califat islamique devient une forme d'humiliation.

Economie effondrée, rôle des Gardiens de la Révolution et acteurs extérieurs

Outre les divisions sociales et la crise de légitimité, l'un des éléments déterminants de la situation actuelle de l'Iran est son économie politique : une économie dévastée, intégrée à une structure kleptocratique. Dans ce contexte, les flux financiers et les grands projets économiques sont de plus en plus imbriqués avec les institutions sécuritaires et les réseaux de pouvoir mafieux.

Le rôle de l'appareil militaire et des services de renseignement, notamment dans la sphère économique, s'est considérablement accru ces dernières années. Cette situation a brouillé plus que jamais la frontière entre pouvoir militaire, gestion économique et prise de décision politique; un phénomène largement reconnu comme l'une des principales caractéristiques des États sécuritaires et économiques.

Dans ces conditions, suite aux événements récents – les massacres de masse consécutifs aux manifestations anti-régime et la guerre civile actuelle de 40 jours – les pressions économiques et l'aggravation de la pauvreté et de la faim sont également devenues des variables politiques. La hausse des seuils de pauvreté, l'intensification des destructions, la baisse du pouvoir d'achat et l'incertitude économique ont non seulement engendré de vastes conséquences sociales, mais ont aussi progressivement influencé les comportements politiques au sein de la société. Ce processus a engendré une érosion graduelle des relations entre la société et les structures de pouvoir.

Sur le plan international, l'Iran – avec un système dirigeant illégitime, isolé et discrédité – se trouve au cœur d'une équation complexe. Des acteurs tels que les États-Unis, Israël et les pays européens adoptent des approches différentes quant à l'avenir du pays. Certains privilégient l'endiguement, d'autres la dissuasion, et d'autres encore la gestion de crise dans le cadre existant. Par ailleurs, les États arabes du Golfe ne peuvent coexister pacifiquement avec un régime voyou.

Dans ce contexte, la question demeure de savoir si les pressions extérieures peuvent induire un changement de comportement au sein de la structure du pouvoir ou si elles ne feront que reproduire de nouvelles formes du système actuel. En réalité, l'avenir de l'Iran n'est pas linéaire, mais se dessine à travers une série de scénarios ouverts et contradictoires.

En définitive, la situation de l'Iran ne peut se résumer à un simple récit d'effondrement ou de continuité. Ce qui se dessine aujourd'hui, c'est une structure complexe mêlant oligarchie politique, kleptocratie économique et profondes fractures sociales.

L'Iran se trouve à un tournant où forces internes et pressions extérieures façonnent simultanément un avenir incertain, turbulent et sombre. Pourtant, cette voie reste ouverte, ambiguë et fortement tributaire d'événements imprévisibles. Pourtant, par crainte d'un nouveau soulèvement, le régime en place continue d'envoyer chaque nuit des groupes de voyous, de hooligans, de criminels et de militants terroristes shiites dans les rues pour intimider la population. Une telle méthode a-t-elle encore sa place au 21ème siècle ? 

Le deuxième cycle de négociations américano-iraniennes, qui devrait se tenir au Pakistan dans les prochaines heures, se déroulera probablement dans un climat d'incertitude renouvelé. La question cruciale est de savoir si la République islamique est prête à faire des concessions fondamentales pour préserver son système, tandis que son appareil de propagande continue de clamer sa victoire sur les États-Unis et Israël.

Parallèlement, avec des personnalités comme Ahmad Vahidi, Mohammad Bagher Ghalibaf, Zolghadr et d'autres figures importantes qui façonnent des pans entiers du pouvoir, on s'interroge de plus en plus sur la durée de cet équilibre fragile avant qu'il ne dégénère en lutte interne pour le pouvoir. Ces incertitudes dominent désormais le paysage politique iranien. Les opérations psychologiques et médiatiques du régime, visant à manipuler l'opinion publique, parviendront-elles à dissimuler ces troubles ? La reconnaissance de cette double structure – oligarchie au sommet, kleptocratie en dessous – est essentielle à l’élaboration de toute politique réaliste envers Téhéran.

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Iran’s dual system: Oligarchy at the top, kleptocracy below

A deep dive into Iran’s power structure, economic capture, and social rupture.

By Erfan Fard, a counterterrorism analyst and Middle East studies researcher based in Washington, with a particular focus on Iran, Islamic Terrorism, and ethnic conflicts in the region. His father, mother, and two brothers live in Iran. His latest book is The Black Shabbat , published in the US. You can follow him at erfanfard.com and on X @EQFARD or www.ErfanFard.com.

Apr 19, 2026,

Iran stands at a crossroads after the January 2026 bloodshed and the fragile ceasefire following the 40-day war between Israel, the United States, and the Islamic Republic. It is no longer accurately described as a classical ideological state. Instead, it increasingly functions as a hybrid system of political-security oligarchy and economic kleptocracy, where power, wealth, and decision-making are concentrated within an intertwined and largely unaccountable network.

In such a mafia- junta-like structure, the government does not operate solely through Shiite ideology, but is nourished by the connection between security institutions, political centers, and economic interests; a network in which the boundary between state, power, and wealth has disappeared. And a circle of regime insiders who benefit from its survival is deeply wound around it and intertwined inside it.

In Iran, some critics of the ruling system and supporters of regime change have used the nicknameMoosh Tabah" for Mojtaba Khamenei. This expression is more of a political wordplay than a literal association. The nameMojtaba" in Arabic and Persian means “the chosen one" or “the selected one," and in Shiite religious tradition it also carries a special meaning.

After the terrorist turmoil of Khomeini and his circle in the 1979 period, the power structure in Iran gradually transformed from a revolutionary system into a more complex, multilayered, and gang-like order; a structure that was not a republic and resembled the Islamic caliphates of the past 1400 years, in which ideological, security, and economic institutions became increasingly intertwined.

Within this framework, the concept of kleptocracy is used to explain part of Iran’s economic reality; where public resources, large-scale projects, and financial flows circulate within the orbit of institutions tied to the power structure, and the boundary between state economy and networked interests is weakened.

Alongside this economic collapse, multi-layered security institutions gradually moved beyond their traditional domain and became the main actors in the mafia of economy and politics. And politics in Iran is managed in a tribal form. This overlap between security, politics, and economics is one of the main features of the current structure of power in Iran.

In such a system, power is not defined solely at the level of the official state, but is distributed across a broad network of parallel institutions, security circles, and affiliated economic centers; a network that in practice forms a limited but powerful oligarchy. And for this mafia structure, Iran and Iranians have the least importance, because it is solely focused on its own survival. And to preserve survival, it does not refrain from any crime.

Social Divide, Legitimacy Crisis, and Generational Change

Alongside the structural transformation of power and the formation of a political-security oligarchy, Iran is also facing a deeper and perhaps more decisive divide: the divide between society and the ruling system; a dominating, oppressive, and plundering authority that has occupied Iran, suppressed it to preserve power and wealth, and looted and auctioned it for the expansion of its destructive ideology.

This divide is not merely political, but social, generational, and even cultural. A significant part of Iranian society, especially the younger generation, has a different experience and perception of power, religion, and governance compared to the 1979 revolutionary generation. This tangible difference has gradually turned into a structural gap in understanding political legitimacy. And the ruling ideology is, for the younger generation, empty, harmful, and irrelevant to Iran and Iranians.

In such a turbulent space, the issue of “law" has also become a central point of crisis in Iran. Many analysts believe that in today’s Iran, not only political competition is restricted, but the concept of law as a neutral and universal framework has also been weakened; to the extent that public trust in official institutions has declined and a gap between society and the legal structure has emerged.

Meanwhile, part of Iran’s younger generation shows different orientations toward the country’s political future. This generation, which has grown up in a completely different environment from the revolutionary generation, is less influenced by traditional ideological discourse and propaganda apparatus, and is more inclined toward concepts such as national identity, stability, and structural change.

In this context, names such as Crown Prince Reza Pahlavi are also raised in Iranian and international discourse as symbols of possible change or political transition; although assessments regarding his role and level of influence are not unified or conclusive. But with him, a search for pre-1979 Iranian pride and identity is being sought. And gradually, for the younger generation, living under the yoke of an Islamic caliphate is becoming a form of humiliation.

Collapsed Economy, Role of the IRGC, and External Actors

Alongside the social divide and legitimacy crisis, one of the determining elements in Iran’s current situation is the country’s political economy; a devastated economy that is part of a kleptocratic structure. Within this framework, financial flows and large economic projects are increasingly intertwined with security institutions and networks of mafia-like power.

The role of military and intelligence apparatus, especially in the economic sphere, has become more prominent in recent years. This situation has blurred the boundary between military power, economic management, and political decision-making more than ever; a phenomenon widely identified as one of the main characteristics of security-economic states.

In such conditions, following the recent events - the large-scale killings following anti-regime protests and the current 40-day war - economic pressure and the expansion of poverty and hunger have also become political variables. The rise in poverty lines, increased destruction, declining purchasing power, and economic uncertainty have not only had broad social consequences but have gradually affected political behavior in society. This process has created a gradual erosion in the relationship between society and the power structure.

On the international level, Iran - with an illegitimate, isolated, and discredited ruling system - is at the center of a complex equation. Actors such as the United States, Israel, and European countries each have different approaches toward the country’s future. Some focus on containment, some on deterrence, and others on crisis management within the existing framework. And on the other hand, Gulf Arab states also cannot maintain peaceful coexistence with a rogue regime.

In this context, the question remains whether external pressure can lead to behavioral change in the power structure or merely reproduce new forms of the same existing system. In reality, Iran’s future is not a linear path, but a set of open and conflicting scenarios.

Ultimately, Iran’s situation cannot be explained through a simple narrative of collapse or continuity. What is emerging today is a complex structure of political oligarchy, economic kleptocracy, and deep social divide.

Iran stands at a point where both internal forces and external pressures are simultaneously shaping an uncertain, turbulent, and dark future. Yet this path remains open, ambiguous, and highly dependent on unpredictable developments. However, the ruling system still, out of fear of a renewed uprising, sends groups of thugs, hooligans, criminals, and terrorist militants of Shia crescent into the streets every night to intimidate people. Does such a method have any place in the 21st century?

The second round of U.S.-Iran talks, reportedly set to take place in Pakistan in the coming hours, is likely to be repeated under renewed uncertainty. The key question is whether the Islamic Republic is prepared to make fundamental concessions to preserve its system, while its propaganda apparatus continues to claim victory over the United States and Israel.

At the same time, with figures such as Ahmad Vahidi, Mohammad Bagher Ghalibaf, Zolghadr and other senior actors shaping parts of the power structure, questions are growing over how long this fragile balance can hold before turning into an internal struggle for power. These uncertainties now dominate Iran’s political landscape. Can the regime’s psychological and media operations, aimed at engineering public opinion, conceal this turmoil?

Recognizing this dual structure - oligarchy above, kleptocracy below - is key to formulating any realistic policy toward Tehran.