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Ils ont Rebaptisé le Pays. Ils n'ont pas Pu Rebaptiser le Peuple
Trois mille ans,
quatre empires, et un nom qui a survécu à tous les empires qui ont tenté de
l'effacer. ISRAËL
Par Pierre Rehov
08/08/2026
I. LE TRÔNE
Vers l'an 1000 avant notre ère, un berger devenu roi
guerrier nommé David s'empara d'une ville jébusite
perchée sur une colline, coincée entre deux ravins, et en fit la capitale d'un
royaume israélite unifié. Son fils Salomon y fit construire un temple, et
pendant les quatre siècles suivants, la maison de David régna à Jérusalem,
tandis que les institutions jumelles de la monarchie et du sacerdoce
fusionnaient pour former l'ossature de la nation.
Ce royaume se divisa, fut conquis, exilé à Babylone en
586 avant notre ère, et son Temple fut réduit en cendres. C'est sur ce
dénouement que tous les ennemis des Juifs depuis Nabuchodonosor comptaient : la
destruction comme fin. Il n'en fut rien. En deux générations, les exilés
revinrent, reconstruisant sur les mêmes fondations. En 516 avant notre ère, un
Second Temple s'élevait à l'emplacement du premier, sur la même colline que
David avait acquise mille ans plus tôt à un fermier jébusien,
afin que nul ne puisse jamais prétendre qu'elle avait été confisquée plutôt que
possédée.
Perses, Grecs, puis Rome se succédèrent comme
propriétaires terriens de cette colline. En 70 de notre ère, Titus incendia le
Second Temple tandis que son père, Vespasien, consolidait son empire sur les
ruines d'une province anéantie. Josèphe, témoin de la scène, estime le nombre
de morts à plusieurs centaines de milliers. Mais cela n'y mit pas fin. La leçon
des onze premiers siècles de cette histoire est simple, et c'est celle que tous
les conquérants suivants refusèrent d'apprendre : on peut brûler le
bâtiment, mais on ne peut brûler la revendication.
II. LE NOM QU'ILS ONT VOLÉ
Soixante ans après l'incendie du Temple, les Juifs se
soulevèrent à nouveau, cette fois sous le commandement de Simon bar Kokhba. Pendant trois ans, de 132 à 135 apr. J.-C., ils
gouvernèrent un État judéen indépendant, au grand dam de l'Empire romain à son
apogée. Hadrien, qui avait commencé son règne en bâtisseur et l'acheva en
bourreau, mobilisa ses meilleures légions et réprima la révolte avec une
brutalité qui choqua même les chroniqueurs romains. Cassius Dion fit état de
cinquante forteresses détruites, de neuf cent quatre-vingt-cinq villages rasés
et de près de six cent mille morts au combat, sans compter les victimes de la
famine et des maladies.
Hadrien ne se contenta pas de la victoire. Il voulait
effacer le souvenir de la révolte, tout comme les hommes. Il reconstruisit
Jérusalem en colonie païenne, Aelia Capitolina, érigea un temple à Jupiter sur les ruines du
temple juif et interdit aux Juifs d'entrer dans la ville sous peine de mort, un
exil de leur propre capitale qui durerait des siècles. Puis il fit quelque
chose qu'aucun camp vaincu dans aucune autre guerre romaine n'avait jamais fait
: il abolit le nom du pays. La Judée, nom du royaume de David, nom qui avait
identifié cette terre et ce peuple pendant mille ans, fut rayée de la carte par
décret impérial et remplacée par la Syrie Palestine, une appellation
délibérément empruntée aux Philistins, un peuple navigateur égéen disparu de
l'histoire un demi-millénaire auparavant, qui n'était ni sémite, ni arabe, et
n'avait aucun lien, même ténu, avec la population actuelle du pays. Il ne
s'agissait pas d'une correction géographique. C'était un acte de guerre
psychologique visant l'histoire elle-même, la tentative d'un empereur romain de
couper un peuple de son nom en livrant sa patrie au fantôme d'un ennemi
disparu. Dix-neuf siècles plus tard, ce nom continuerait d'exercer exactement
le rôle politique qu'Hadrien lui avait attribué. Voilà combien de temps un
mensonge bien implanté peut se propager lorsqu'il n'y a personne pour le
corriger en temps voulu.
III. LE PEUPLE QUI EST RESTÉ
Voici ce que le décret impérial n'a pas accompli, car
aucun décret ne le peut jamais : il n'a pas vidé la terre des Juifs.
Bannie de Jérusalem, la population juive survivante s'est regroupée en Galilée,
dans des villes comme Sepphoris, Usha,
Beit She'arim et Tibériade,
et a continué de fonctionner comme une civilisation religieuse autonome sous la
domination romaine puis byzantine pendant les cinq siècles suivants. Le
Patriarcat, le Nasi, a continué de diriger le
judaïsme mondial depuis la Galilée. Juda HaNasi y a
compilé la Mishna vers 200 de notre ère. Les académies de Tibériade ont produit
le Talmud de Jérusalem vers l'an 400. Il ne s'agissait pas d'une communauté
diasporique écrivant avec nostalgie sur une patrie perdue depuis un exil sûr à
l'étranger. C'était le siège de la loi juive et du leadership juif,
physiquement présent sur la terre, pendant des siècles après que le monde ait été
informé de l'expulsion des Juifs. La domination byzantine chrétienne imposa de
nouvelles restrictions, interdisant aux Juifs d'occuper des fonctions publiques
et de construire de nouvelles synagogues. Cependant, la restriction n'équivaut
pas à l'expulsion, et lorsque les Perses sassanides s'emparèrent brièvement du
pays en 614, les Juifs de Galilée et de Jérusalem se soulevèrent pour combattre
à leurs côtés, conservant l'espoir d'une restauration cinq siècles après
qu'Hadrien crut avoir réglé la question définitivement. Cet espoir était
prématuré de treize siècles encore. Il n'était, en fin de compte, pas infondé.
IV. LES PROTÉGÉS, JAMAIS LIBRE
Les Byzantins se remettaient encore de la guerre contre
les Perses lorsque les armées arabes du calife Umar s'emparèrent du pays entre
636 et 640. Une nouvelle catégorie juridique fut alors créée pour les Juifs et
les Chrétiens restés sur place : les dhimmis, les personnes « protégées ».
Cette protection avait un prix et était limitée. Le pacte d'Umar, codifié dans
les décennies suivantes, imposait aux Juifs le paiement d'un impôt spécial, la jizya, leur interdisait de construire de nouvelles
synagogues ou de réparer les anciennes sans autorisation, de monter à cheval,
de porter des armes, de témoigner contre un musulman devant un tribunal, et
leur imposait, à différentes époques et en différents lieux, un vêtement
distinctif destiné à les marquer visiblement comme subordonnés.
Ce statut n'était pas immuable, et il convient de le
préciser : sous certains califes et à certaines époques, des médecins,
poètes, philosophes et administrateurs juifs accédèrent à une position de
premier plan dans les cours musulmanes, et les communautés juives de Bagdad et
de Cordoue produisirent certains des travaux les plus riches de l'histoire
juive. Mais cette protection était toujours conditionnelle, toujours révocable
au gré du souverain, et jamais égale. Lorsque la dynastie almohade déferla sur
l'Espagne musulmane et l'Afrique du Nord au XIIe siècle, elle ne se soucia pas
d'améliorer le système de la dhimma. Elle l'abolit
purement et simplement et laissa aux Juifs le choix entre la conversion et la
mort, une politique qui vida Cordoue des Juifs et força toute une génération de
réfugiés, dont la famille de Maïmonide, à fuir pour sauver leur vie. Des
siècles de poésie de cour n'effacent pas que ce système, dans sa forme la plus
généreuse, constituait un plafond légal imposé à une population autochtone sur
sa propre terre ancestrale, et dans sa forme la plus brutale, une condamnation
à mort assortie d'un délai de grâce.
V. LA CROIX ET L'ÉPÉE
Si les conquérants musulmans proposaient la subjugation
avec parfois un âge d'or, les Croisés, eux, ne laissaient place à aucune
ambiguïté. En 1096, avant même que la Première Croisade n'atteigne la Terre
sainte, des foules chrétiennes, sous le commandement de comtes comme Emicho, dévastèrent la Rhénanie. Les communautés juives de
Spire, Worms, Mayence, Cologne et Trèves furent massacrées lors de ce qui
demeure l'un des plus grands massacres antisémites du Moyen Âge, relaté avec
une précision saisissante par des auteurs hébreux contemporains qui rapportent
comment des familles choisirent la mort collective plutôt que le baptême forcé.
Trois ans plus tard, les Croisés atteignirent Jérusalem et, le 15 juillet 1099,
lors de la chute de la ville, ils ne se contentèrent pas de massacrer la
garnison musulmane.
Des chroniqueurs chrétiens contemporains, non pas des
propagandistes hostiles mais les scribes des Croisés eux-mêmes, rapportent que
les Juifs de la ville furent rassemblés dans la synagogue principale, et que le
bâtiment fut incendié alors qu'ils étaient enfermés à l'intérieur. Ce massacre
reste l'un des rares, dans ces trois mille ans d'histoire, pour lequel les
preuves proviennent des témoins directs des auteurs des crimes. Pendant la
majeure partie du siècle suivant, le royaume croisé de Jérusalem interdit aux
Juifs de résider dans la ville que leur roi David avait fait construire. Ce qui
subsistait de la vie juive organisée dans le pays se maintint à Tyr, Ashkelon
et Césarée jusqu'à la reconquête de Jérusalem par Saladin en 1187, qui rouvrit
la ville à la réinstallation des Juifs. Deux puissances rivales, brandissant
deux livres saints différents, s'accordèrent sur une seule politique envers les
populations autochtones de cette terre : aucune ne les voulait sur son
territoire.
VI. LE MÉDECIN DE DEUX EXILÉS
Moïse ben Maïmon naquit à
Cordoue en 1138, au sein d'une communauté juive vivant alors sous une forme
plus tolérante de domination musulmane. À l'âge de treize ans, les Almohades
s'emparèrent de la ville et mirent fin définitivement à cet arrangement.
S'ensuivit plus d'une décennie d'exil, d'abord à travers l'Espagne musulmane,
puis à Fès, au Maroc, où il vécut au sein d'une communauté juive contrainte de
choisir entre la dissimulation et la mort. En 1165, la famille fit enfin voile
vers le seul lieu qui, quel qu'en soit l'état, leur appartenait encore par
héritage : ils débarquèrent à Acre, et Maïmonide se rendit à Jérusalem où
il pria parmi les ruines du Mont du Temple, puis à Hébron, au Tombeau des
Patriarches où Abraham est enterré. Il consigna par la suite ces deux dates
comme des jours fériés personnels pour le restant de sa vie, un aveu
extraordinaire de la part d'un homme dont toute la pensée philosophique
reposait sur un rationalisme rigoureux, et preuve que même l'esprit le plus
insensible du judaïsme médiéval ne pouvait aborder ce sujet sans en être
profondément bouleversé. La réalité politique, comme elle l'avait fait pour les
Juifs de cette terre pendant mille ans avant lui, se répéta : la domination des
Croisés et la destruction des infrastructures juives locales ne permirent pas à
la famille de s'y installer. Elle partit alors pour Fustat,
en Égypte, où Maïmonide devint médecin de la cour du vizir de Saladin et Nagid du judaïsme égyptien. C'est là qu'il écrivit le Mishneh Torah et le Guide des égarés, deux ouvrages qui
allaient définir le judaïsme rabbinique pour les huit siècles suivants. Il
mourut à Fustat en 1204. La tradition rapporte que sa
dépouille fut transportée vers le nord pour être enterrée à Tibériade, en
Galilée, région qui avait abrité les dirigeants juifs depuis la catastrophe de
Bar Kokhba.
VII. LES COLLINES QUI N'ONT JAMAIS ÉTÉ VIDES
La communauté juive de Jérusalem, presque anéantie par le sac de la ville par les Khwarezmiens en 1244, fut reconstruite après la prise du pays par les Mamelouks en 1260, notamment grâce à l'arrivée en 1267 de Nahmanide, un autre exilé espagnol. Ce dernier trouva une poignée de Juifs encore présents dans la ville, fonda la synagogue qui porte toujours son nom et écrivit à sa famille pour exhorter les Juifs de l'autre côté de la Méditerranée à venir reconstruire ce que la conquête n'avait cessé de détruire. La conquête ottomane de 1517 apporta de nouvelles vagues d'immigration, composées en grande partie de réfugiés de l'expulsion d'Espagne en 1492. Au XVIe siècle, ils firent de Safed la capitale intellectuelle du monde juif, la ville où Joseph Karo compila le Choulhan Aroukh et où Isaac Luria redéfinit la mystique juive pour chaque génération depuis lors.
Durant tous ces siècles, et plus particulièrement dans le village galiléen de Peki'in, la présence juive est attestée sans interruption depuis l'époque du Second Temple, un lien indéfectible qui a résisté à tous les empires qui ont cru l'avoir rompu. Au milieu du XIXe siècle, avant même que le sionisme politique ne se structure en mouvement organisé, les archives ottomanes et les rapports des consuls britannique et prussien en poste à Jérusalem confirment que les Juifs constituaient déjà le groupe démographique le plus important de la ville. Les vagues migratoires qui ont suivi au cours des décennies suivantes – réfugiés des pogroms russes, du fascisme européen, d'un Holocauste qui a laissé les survivants sans aucun refuge au monde – n'étaient pas des colons arrivant en terre étrangère. Ils représentaient le dernier courant d'un fleuve qui n'avait jamais cessé de couler, convergeant vers les terres que leurs ancêtres n'avaient jamais vraiment quittées.
VIII. LA BOUCLE SE FERME
Le 14 mai 1948, David Ben Gourion se tenait à Tel Aviv et proclamait la création d'un État juif. Il ne l'appela pas Palestine. Il l'appela Israël, le nom du patriarche Jacob, le nom du royaume de David, le nom qu'Hadrien avait tenté d'effacer définitivement de la carte avec toute la puissance de l'Empire romain, trente-cinq ans après avoir cru y être parvenu. Rome a disparu ; ses empereurs ne sont plus que des notes de bas de page dans les manuels d'études. Le royaume croisé de Jérusalem a disparu. Le califat almohade a disparu. Aelia Capitolina n'apparaît sur aucune carte imprimée après l'Antiquité. Ce qui demeure, à Jérusalem, à Hébron, à Tibériade, dans les villes de Galilée dont les synagogues se dressent depuis la rédaction de la Mishna, c'est le peuple même qui donna son nom à cette terre avant qu'un empereur ne décide qu'un mensonge pouvait survivre à une nation. Il ne le put. Chaque puissance qui a tenté d'effacer ce peuple de son histoire n'est plus qu'un chapitre de celle d'un autre ; le peuple lui-même n'est pas un chapitre. Il continue d'écrire.
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